Vous avez dit éco-citoyenneté ?
Céline Chauvigné et Michel Fabre nous parlent de leur livre.
Pouvez-vous nous présenter votre livre ?
Michel Fabre : Comme l’indique le titre : Vous avez dit éco-citoyenneté ? Il s’agit de savoir ce que peut bien vouloir dire le terme « éco-citoyenneté ». D’où vient cette idée ? Quelles sont les multiples racines de cette idée ? C’est une idée qui est polysémique, il y a une racine scientifique avec l’histoire de l’écologie, mais aussi philosophique avec toutes les réflexions sur la citoyenneté et sur la démocratie. Il y a une racine politique également puisqu’il y a des mouvements pour le climat ainsi que des mouvements écologistes. Donc quels sont les enjeux de cette éco-citoyennté pour l’éducation et l’école en particulier ?
Céline Chauvigné : Au-delà de cette première phase d’élucidation qui permet de remettre en perspective cette éco-citoyenneté, le livre invite à réfléchir à ce que cette notion apporte de supplémentaire à l’idée générale de citoyenneté. Il s’agit d’étudier les politiques d’éducation en la matière, et de pouvoir mettre en place des repères pour tous publics quels qu’ils soient. Sachant que nous enseignons à l’Inspé[1], nous avons une attention particulière pour les enseignant·es, les conseiller·ières principaux d’éducation (CPE), et plus généralement les établissements scolaires qui sont de fait, confrontés à cette question-là de par les injonctions ministérielles, c’est une question qui se déploie dans les programmes et dans les disciplines scolaires, quelles qu’elles soient.
Comment vous êtes-vous rencontrés dans l’écriture de ce livre ? Qu’avez-vous envie de transmettre ?
C.C : Cela fait plus d’une dizaine d’années que nous travaillons ensemble et que nous co-dirigeons un séminaire du thème 5 du CREN[2] autour des « éducations à » et des « questions socialement vives ». Par cet ouvrage, nous avons eu envie de porter notre attention sur un élément qui nous préoccupe tous·tes aujourd’hui : la question du climat et de son dérèglement. C’est quelque chose qui est très présent dans notre quotidien, et nous voulions le penser dans le champ de l’éducation. Pour nous, il est important de pouvoir être éduqués et éclairés sur ces questions-là.
M.F : Quand on est dans les « questions socialement vives » il faut aller plus loin. C’est-à-dire au fond, on se demande comment on peut initier les futur·es citoyen·es à la compréhension des problèmes sociopolitiques. Aujourd’hui, ce sont des problèmes publics, c’est-à-dire que les citoyen·nes s’en emparent. Ce qui nous intéresse ici, c’est la manière d’éduquer les citoyen·nes à prendre leur part dans la compréhension des enjeux, et même, à leur mesure, aux décisions. Sans être forcément décideurs, mais en tant que citoyen·nes, ils et elles ont leur avis à donner sur les engagements du territoire ; faut-il construire telle autoroute, telle méga-bassine, tel aéroport, à Nantes ou ailleurs ?
C.C : Aujourd’hui la communication et en particulier les réseaux sociaux, traitent beaucoup de ces sujets publics. Notre démarche est de ne pas laisser le public seul face à une pluralité de discours, de narratifs plus ou moins exacts, ou en tout cas qui proviennent de sources bien différentes. Il s’agit dans ce livre d’aider les futur·es élèves à comprendre ces problèmes souvent complexes et conflictuels, auxquels ils et elles sont confronté·es de par leur lecture du monde et des réseaux sociaux. L’objectif est de leur donner des repères pour un engagement possible sur ces questions-là, mais pas un engagement aveugle.
C’est un livre qui s’adresse aux professionnel·les de l’éducation, mais aussi à tout public ?
M.F : Oui tout à fait, nous constatons aujourd’hui que, dans l’espace public, nous pouvons être confronté·es à de la désinformation. Les citoyen·nes sont bombardé·es d’informations contradictoires, pas toujours fiables, qui mêlent des considérations scientifiques, des opinions etc… Tout ça sur le même plan. Et donc, au-delà de la formation des enseignant·es, il s’agit de pouvoir donner des repères pour chaque citoyen·ne. Comment peut-il ou elle se faire une idée, face à ces problèmes sociopolitiques dans une société d’information, mais qui est aussi une société de désinformation.
C.C : Nous sommes régulièrement sollicité·es par des associations, des universités ou des rectorats afin de diffuser la réflexion scientifique et de la rendre accessible dans des discussions, comme des tables rondes, ou des formations sur cette thématique. Par cet ouvrage, nous avons la volonté de scientifiser le débat, d’une certaine manière, en veillant à ce qu’il reste accessible au public, afin qu’il puisse discuter du fond des problèmes, et ne pas simplement rester sur le débat d’opinion que l’on voit souvent sur la place publique. Un éclairage scientifique donne une certaine robustesse pour mieux aborder le sujet.
M.F : Cet ouvrage cherche à donner des repères pour qu’il y ait une réflexion et une action. Car le pire serait de ne pas agir.
Ce livre est donc une invitation à l’action réfléchie. Qu’est-ce que le passage à l’écriture vous a apporté personnellement ?
C.C : Souvent, ce qu’on reproche aux ouvrages consacrés à cette question est le suivant « c’est bien joli de discuter, mais concrètement comment fait-on ? » Nous avons donc eu le souci dans cet ouvrage, de décrypter et d’accompagner la réflexion sur cette thématique-là. Dans notre démarche, nous sommes d’autant plus attentifs aux préoccupations et aux angoisses des étudiant·es qui se destinent à une carrière dans l’Education nationale. Nous essayons de réceptionner leurs interrogations et leurs angoisses dans une projection qui amène à une réflexion sur des modèles pédagogiques. L’objectif de cet ouvrage est finalement de les accompagner au mieux, à la fois dans l’exercice de leur futur métier, mais aussi dans leur vie quotidienne, car ces questions interpellent fortement les jeunes générations. Nous souhaitons davantage rendre la science accessible à la formation, et la formation à l’action réfléchie de tout un chacun. Ça a été pour moi, un processus plus fort encore que l’éducation à la citoyenneté, qui est mon thème de recherche premier. On est soutenu par l’urgence de la situation actuelle. Nous avons le sentiment que cet ouvrage peut, à sa mesure, relever d’une forme d’utilité publique.
M.F : Qu’est-ce que c’est l’action pour les intellectuel·les ? Au fond écrire c’est une action, Céline disait : on est souvent invité par des universités, des associations etc. C’est ça l’action pour nous, ce n’est pas forcément s’engager dans un parti écologique. Ce travail a surtout renforcé chez moi une interrogation déjà présente : les problèmes tels qu’ils sont formulés dans l’espace public sont-ils vraiment bien formulés ? Ne pourrait-on pas les poser autrement ?
Interview du 26 février 2026
Pour aller plus loin
Thème 5 :savoirs, didactiques et philosophies en éducation
Séminaire : Questions Socialement Vives
Un deuxième ouvrage est en cours ! Il retracera une enquête réalisée dans des établissements scolaires.
[1] Institut National Supérieur de l’éducation. L'Inspé accueille des étudiant·es inscrit·es en masters "Métiers de l'enseignement, de l'éducation et de la formation" (MEEF). Il participe également à la formation continue des enseignants et contribue au développement de la recherche en éducation.
[2] Le thème 5 du CREN : savoirs, didactiques et philosophies en éducation