Portrait Johanna Hawken
Peux-tu te présenter et nous raconter ton arrivée aux CREN ?
Mon parcours de chercheure en philosophie a toujours été fortement lié au terrain, et j’essaie de pratiquer une philosophie qui soit au plus près du réel, ce qui est important car mes travaux sont centrés sur l’éducation. J’ai fait ma thèse sur le terrain, de 2011 à 2016, à propos de la pratique philosophique, à partir de mes ateliers philo réalisés en Seine-Saint-Denis. Ensuite, j'ai été pendant 10 ans la directrice de la maison de la philo dans le 93. C’est une structure qui ressemble à une maison de quartier, mais qui est dédiée à la philosophie pour toutes et tous. Elle permet de mettre en place des ateliers philo enfants, ados, adultes, retraités et intergénérationnels. Cette structure est un lieu d'expérimentation, qui était et qui reste mon terrain de recherche, même si aujourd’hui je voudrais explorer des nouveaux terrains dans les Pays de la Loire. J’essaie de faire en sorte que mes recherches en philosophie de l’éducation soient toujours liées à une réalité de terrain que j'observe, que j'arpente, et que j'analyse, pas toute seule mais avec d'autres personnes.
Je suis arrivée au CREN en 2025, je suis rattachée à l’Inspé Académie de Nantes sur le site du Mans. Au Mans, il y a un pôle important en philosophie pour enfants via la chaire UNESCO « Pratiques de la philosophie avec les enfants : une base éducative pour le dialogue interculturel et la transformation sociale »[1], tenue par Edwige Chirouter avec qui j’ai le plaisir de travailler depuis des années autour de la philo avec les enfants.
Comment ça se passe de faire de la recherche indépendante ? C’est-à-dire sans être rattaché∙e à un laboratoire ?
C'est ne pas dormir ! Après ma thèse, et pendant 10 années, j’ai consacré du temps à la recherche et à l’enseignement en plus de mes fonctions à plein temps sur le terrain. Outre l’écriture d’ouvrages et d’articles, cela consistait à enseigner en tant que vacataire à l’université. À l'occasion de mon reclassement, j'ai dû ressortir tous mes contrats. J'ai eu 46 contrats de vacations sur ces années-là ! En plus de ma passion pour l’enseignement, je souhaitais accomplir tout le travail que fait un chercheur ; publier des bouquins, publier des articles, participer à la vie scientifique, aux colloques, aux séminaires, aux journées d'études, participer au travail éditorial avec les revues, les expertises d'articles, etc. Donc je faisais tout ça en parallèle de mes fonctions à la maison de la philo. Mais j’ai eu le chance que cela se rejoigne : en effet, mon travail salarié était aussi mon terrain de recherche, donc mes articles étaient liés à ma pratique. Les deux activités étaient liées, heureusement ! Je n’étais pas rattachée à un laboratoire mais j’étais chercheuse associée. Par exemple j’étais associée au département de didactique de la philo de Liège, et dans le collectif D.phi[2]. C’est un collectif de chercheurs à l'université de Laval autour de la philo avec les enfants. C’est un titre symbolique de collègues qui reconnaissent que je fais de la recherche.
Quelle est la particularité pour toi d’enseigner à l’Inspé et d’être entre plusieurs institutions (l’Education Nationale, l’Université et le laboratoire) ?
Ce qui m'intéresse à l'Inspé c'est que la philosophie de l'éducation est appliquée. Elle est appliquée dans le sens où
je transmets aux étudiants les enjeux, concepts et problématiques de la philosophie d'éducation dans le but de les former à être des meilleurs enseignants.
Par exemple, cette année, il était intéressant de voir ce que mon discours produisait chez des étudiants à certains moments ; ça les déplace, ça gratte, ce n’est parfois pas confortable pour eux ce que je leur dis sur leur posture éducative. Que ce soit sur les rapports de domination, sur la question de la violence symbolique ou des travaux sur la pensée décoloniale, cela nécessite un pas de côté. Et je me suis dit, si j'ai apporté à ce moment-là une toute petite pierre, qui fait qu'une fois qu'ils seront enseignants, ils vont se rappeler « Ah oui c'est vrai que je suis transmetteur d'un savoir situé, et pas du savoir absolu, et que du coup je ne suis pas au-dessus de tout et que je vais questionner l'arbitraire du savoir que je transmets », pour moi ça a déjà du sens. Quand on travaille à l’Inspé, on représente l'institution. On forme les étudiants pour l'institution scolaire, tout en se disant : aujourd'hui cette institution, elle a une couleur politique singulière et donc il ne s'agit pas d'être dans l'obéissance absolue de cette couleur politique, parce que c'est une variable. Tandis que le métier d'enseignant, on va considérer qu'il a des principes fondateurs.
Dans les attentes institutionnelles de l'éducation nationale aujourd’hui, on peut considérer que l'école est un espace de lutte contre les discriminations (c’est dans le référentiel de l'éducation nationale). Donc lutter contre tout type de discrimination, que ce soit racisme, homophobie, classisme, adultisme, etc, s'inscrit dans la continuité de l'institution, tout en apportant une attention particulière aux contradictions. La philo de l’éducation c'est une façon d'avoir une approche un peu distanciée et critique sur l'institution scolaire, et de le transmettre aux futurs enseignants.
Dans ta carrière tu as beaucoup travaillé en équipe, est ce que c’est toujours le cas aujourd’hui ?
J’aime beaucoup travailler en collectif et faire de la recherche action. Maintenant je voudrais faire beaucoup plus de recherche collaborative. Je viens de lancer un projet de recherche collaborative en Seine-Saint-Denis, mais j'aimerais bien le faire ensuite en pays de la Loire pour changer de terrain. Dans ce projet de recherche collaborative, l'idée est d'associer des chercheurs et des acteurs de terrain (c'est-à-dire à la fois des éducateurs et éducatrices de centres sociaux, et des enseignants et des enseignantes d'école élémentaire). L’objectif étant de conduire une recherche tous ensemble via des séminaires collectifs, des activités collectives, où tous les rôles sont poreux. Chacun sera à la fois chercheur, animateur d'ateliers philo, et observateur (y compris moi). Nous pourrons ensuite produire des analyses collectivement pour comprendre dans quelle mesure, la pratique de dialogue philosophique nous permet de repenser l'enfance et de repenser les rapports de domination adulte. L’enjeu est de produire tous ensemble une analyse en prenant en compte le fait que nous avons des rôles symboliques, avec des asymétries. On souhaite produire ensemble et nos voix seront au centre de la recherche.
Qu’est ce qui te permet de te recharger dans un métier très prenant ?
Qu'est-ce qui me permet de me recharger ? Alors je me ressource mais je ne me repose pas beaucoup ! J’ai deux enfants en bas âge, donc soit je travaille, soit je m'occupe de mes enfants. Je pense que la liberté ce sera plus tard ! Ce n’est pas simple d’équilibrer la vie de mère et celle d’enseignant-chercheur. Je fais l’hypothèse qu’auparavant, c’était différent, notamment pour les hommes. Pour l'instant, je n’ai pas trop de pause, mais par contre, j'ai la chance d'adorer ce que je fais !
Propos recueillis le 18 juin 202
A lire et à écouter
- Épisode 2/4 · Le bon âge pour apprendre à philosopher - Série : Éduquer, pour quoi faire ?
- 1,2,3 pensez ! Philosophons les enfants ! éditions Chronique Sociale, 2019
- La philo pour enfants expliquée aux adultes – Parler de la vie, de l’amour, de la mort avec les enfants et les ados, éditions Temps présent, 2019
- La Philosophie avec les enfants. Pour une pédagogie sensorielle, éditions Lambert-Lucas, 2020
- Abécédaire de la philosophie pour enfants, éditions Chronique Sociale, 2020