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Portrait de Fabrice Pirolli
Est-ce que tu peux présenter ton parcours, comment tu es arrivé au métier d’enseignant chercheur ?
J’ai commencé mon parcours par une formation initiale en sciences de gestion, qui m’a conduit jusqu’à une maitrise en sciences de gestion. Je n'avais pas d'appétence particulière pour ce métier quand je me suis inscrit à l’université en tant qu’étudiant, mais c'est au contact des enseignant·es chercheurs·euses que petit à petit l'idée a fait son chemin. En année de maîtrise, j’ai eu un cours d'initiation à la recherche qui m’a particulièrement intéressé et qui m’a amené à me poser sérieusement la question de m'orienter vers ce domaine-là. Cela s’est confirmé par une année de DEA (Diplôme d’Etude Approfondie – équivalant à un master recherche) au sein de l’Ecole Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèques (ENSSIB). Pendant ma thèse, j’ai travaillé sur la recherche d'information sur des corpus composés de logiciels informatiques pour des enseignement·es. C’est à ce moment-là que le premier pont avec le monde de l'enseignement s’est fait, tout en gardant cet ancrage très marqué en sciences d'information et de la communication, et en documentation. J’ai soutenu ma thèse en 2004. A l'issue de ce parcours, cela a conforté ma volonté d'exercer ce métier. J'ai été en poste pendant dix ans à l'Université de Bourgogne, au sein du laboratoire Infocom CIMEOS (Communication, Médiations, Organisations, Savoirs). Ces dix années se sont traduites par une inflexion dans mon parcours de recherche, toujours avec cette approche très info-com, mais centrée sur les pratiques des utilisateurs·trices et des usagers. J'ai beaucoup travaillé sur les pratiques et les usages en lien avec le livre numérique et les pratiques documentaires de différentes catégories d'acteurs dans leur situation professionnelle. Ce qui m’a rapproché avec le monde de l’éducation, c’est également ma participation à un projet assez important avec l'Agence Régionale de Santé (ARS) de la région Bourgogne qui mettait en place un dispositif d'information de prévention santé auprès des collégiens et des lycéens. Dans ce projet-là, on a réalisé un travail de terrain conséquent dans les collèges et les lycées, sur la façon dont les acteurs·ctrices s'appropriaient ou non des dispositifs mis en place par l’ARS. Ensuite, j'ai candidaté pour intégrer le CREN en 2016. Mon intégration au thème 1 s’est faite assez naturellement, puisque ce qui est au cœur de mes travaux et ce que j'ai porté dans mon HDR, c'est l'idée qu'il est possible d'appréhender des situations de formation d'apprentissage, et d’en penser leur conception, à travers le prisme des pratiques informationnelles des acteurs∙trices. Que ce soit pour les enseignant·es, les étudiant·es ou les ingénieur·es pédagogiques dans leur situation de travail. Ce qui marque vraiment mes travaux, c'est ce côté anthropocentré, bien sûr, et contextualisé. C'est toujours des travaux qui portent sur les pratiques en situation, à la croisée des pratiques personnelles privées et des pratiques prescrites par les environnements. Je m’intéresse à la manière dont les acteurs∙trices s'approprient les consignes et les outils pour atteindre leurs objectifs, quel qu'ils soient.
La technologie n'est jamais neutre, contrairement à ce qu'on essaye de propager comme idée - que la technique serait décorrélée de la société. En réalité, cela traduit forcément des intentionnalités et elle s'inscrit dans un contexte idéologique, économique particulier.
Quelle est la particularité d’enseigner à l’IUT, comment orientes-tu ton enseignement ? comment tu perçois ton impact pour la société ?
Mon objectif principal, c'est d’apprendre aux étudiant·es à développer leur esprit critique par rapport à ce qu'ils font au quotidien avec les outils numériques. Il y a un terme qui revient très souvent en ce moment, c'est celui de souveraineté numérique. Mais au-delà de cette souveraineté, il me semble important de s'interroger sur les modèles économiques et idéologiques qui sont derrières ces outils. La technologie n'est jamais neutre, contrairement à ce qu'on essaye de propager comme idée - que la technique serait décorrélée de la société. En réalité, cela traduit forcément des intentionnalités et elle s'inscrit dans un contexte idéologique, économique particulier. Sachant cela, j'invite les étudiant·es à se doter d'un esprit critique par rapport aux informations qu'on peut chercher, trouver, utiliser. Il s’agit d’aller plus loin que de se contenter de ce qui est considéré comme étant utile à un instant T, mais de se poser les questions sur la production de la formation. Par exemple, en troisième année, bien qu’il y ait une visée professionnalisante en IUT, je m'attache à faire travailler les étudiant·es sur des articles de recherche. D’une part pour leur expliquer ce que c'est que la recherche et surtout la recherche en sciences humaines, mais aussi pour démystifier ce domaine. On décortique, ce qui fait la différence entre un article de recherche et un article dans la presse, ou ce qu'ils et elles peuvent croiser sur internet (la méthodologie, la rigueur, le style d’écriture). Je considère que ça fait partie aussi du rôle des enseignant·es chercheurs·euses au sein de ces instituts qui ont une vocation professionnalisante. On ne remet pas du tout en cause cet aspect, mais l'idée, c'est de préparer des professionnel·les en leur apprenant à prendre du recul par rapport aux outils ou aux compétences qu’ils viennent chercher dans leur formation.
Qu'est ce qui rythme ton quotidien, as-tu une semaine type ?
Je dirais qu’il n’y a pas vraiment de semaine type. On a une grande chance sur le campus de Laval, c'est d’avoir accès à un bâtiment qui s'appelle le CERIUM². C’est un bâtiment dédié à la recherche, qui regroupe tous les doctorat·es du campus, quelle que soit la discipline. Ce bâtiment est physiquement séparé de nos bâtiments, où nous avons nos bureaux d'exercice. En tant que chef de département je suis présent quasiment tous les jours à l'IUT, pour les affaires courantes, bien sûr pour les cours avec les étudiant·es, l'organisation des réunions, des suivis, et je passe toujours au moins une fois par semaine voire deux, trois fois au CERIUM². J’ai actuellement trois doctorant·es au CERIUM², un qui est en train de finir sa thèse et deux autres qui commencent. C’est toujours très appréciable de pouvoir physiquement alterner entre mon département d'affectation et ce bâtiment où il y a une ambiance 100% recherche. C'est une vraie chance qu'on a sur le campus. Le suivi des doctorant∙es a beaucoup d’importance. Grâce à ce bâtiment indépendamment, nous pouvons changer de costume facilement. Cela contribue également sur le campus de Laval à ce qu’il y ait vraiment une très bonne ambiance entre les doctorant·es.
Qu’est ce qui te permet de faire des respirations à côté de ton métier ?
Ma respiration c'est la musique. Je suis musicien, et je participe à différents groupes et formations. J'ai eu la chance au cours de mon parcours, justement, de pouvoir croiser les deux à un moment donné. De 2016 à 2018, j'ai participé à un projet de recherche internationale qui s'appelait ASMA pour Art de la Scène et Musique dans l'Anthropocène. Ce projet croise les questions liées au développement durable et aux pratiques artistiques. Dans ce contexte, j’ai fait un travail de terrain qui m'a amené à aller notamment en Allemagne sur un site de production d'instruments type guitare électrique et basses électriques. Ça a fait l’objet de différentes publications dont un chapitre paru chez Routledge l'an dernier. Ainsi, j’ai eu la chance de pouvoir croiser cette respiration avec le champ de la recherche. C'était super !
Propos recueillis le 7 mai 2026
Fabrice Pirolli est membre du Thème 1 : conception de formation et médiation par le numérique, et responsable scientifique des Notes du CREN.
« Je pense que des travaux comme les Notes du CREN, qui ont vraiment une vocation à présenter simplement, des méthodes et des résultats, et ainsi montrer que oui, on peut faire de la science dans le champ des sciences humaines, je trouve ça super. C'est une pierre de plus à l’édifice, qui montre que l’on contribue, je l'espère du moins, au fonctionnement de la société. »