N° 21 – Se préparer à apprendre à lire et à écrire au CP : l’éveil à l’écriture de mots à la maternelle

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De la recherche aux pratiques novatrices : l’exemple des orthographes approchées en grande section de maternelle

Un des mandats de l’école maternelle est de permettre à tous ses élèves de développer des compétences qui leur seront utiles dans leur scolarité ultérieure. Nombre de recherches, recensées notamment par le national early literacy panel[1], ont permis d’identifier des acquisitions qui, si elles sont faites par les enfants à l’école maternelle, prédisent un apprentissage plus facile de la lecture et de l’écriture au cours préparatoire. Permettre aux élèves de faire ces apprentissages n’est pas toujours simple. D’une part, leur nature (connaissances, compétences, habiletés ?) et leurs objets sont parfois complexes à circonscrire. Nous proposons donc, dans cette note du CREN, une brève synthèse de ce que l’on sait à ce sujet. D’autre part, les élèves de maternelle étant très jeunes, il ne serait pas opportun d’accompagner leur cheminement avec des activités trop formelles ou abstraites. Nous présenterons, en réponse à cette difficulté, un exemple d’outil, développé avec des enseignants, qui a pour objectif d’accompagner de manière ludique la découverte de la manière dont fonctionne l’écriture de la langue française par des élèves de grande section de maternelle.

1. Que disent les travaux issus de la recherche sur les connaissances et compétences qui facilitent l’apprentissage de la lecture et de l’écriture de mots ?

Lire et écrire impliquent des mots, aussi faut-il que ces mots aient du sens pour les élèves. L’enrichissement du vocabulaire, qui consiste à construire des représentations sémantique et phonologique des mots en mémoire, à la maternelle, est donc essentiel pour préparer à la lecture / écriture.

Lire et écrire impliquent également d’utiliser un code. Le français est une langue alphabétique dont l’orthographe est largement phonographique. Cela signifie que la plupart de ses signes graphiques, que l’on appelle des graphèmes, servent à coder des sons, que l’on appelle phonèmes. L’apprentissage systématique des correspondances entre les graphèmes et les phonèmes se fait au début de l’école primaire. Cet apprentissage est bien plus simple si les élèves ont appris au préalable à distinguer les lettres que comporte notre alphabet et s’ils sont sensibles au fait qu’un mot est constitué de plusieurs sons. En effet, la connaissance des lettres et les habiletés phonologiques à la maternelle sont fortement corrélées avec le niveau des compétences en lecture au début de l’école primaire. Un élève de grande section de maternelle aura donc plus de facilité à apprendre à lire et à écrire au cours préparatoire s’il nomme correctement et rapidement les lettres et s’il est capable d’identifier et de manipuler des unités sonores du langage comme la syllabe ou la rime. C’est pourquoi les programmes de l’école maternelle française insistent sur ces dimensions.

L’orthographe du français n’est pas transparente : à un graphème ne correspond pas un seul phonème et réciproquement. Pour lire, les élèves doivent donc développer des compétences orthographiques leur permettant de comprendre que le « s » de « danse » ne se prononce pas de la même manière que celui de « vase », ou encore que le mot « dauphin » s’écrit ainsi et non « dofin ». Comprendre avant d’apprendre à lire qu’un graphème peut coder différents sons et que l’on peut imaginer plusieurs manières d’écrire un mot, alors que dans le même temps, le plus souvent, une seule est conventionnelle, donne aux enfants des clés pour comprendre comment fonctionne la langue écrite. Ces clés facilitent les apprentissages systématiques à venir, à l’école élémentaire. En outre, l’orthographe des mots français est déterminée par des informations morphologiques : une grande majorité des mots sont composés de plusieurs unités de sens, appelées morphèmes. Par exemple, le mot « chatons » est composé de trois morphèmes : le radical « chat », le suffixe diminutif « on » et la marque du pluriel « s ». Développer des compétences morphologiques permet par exemple d’écrire « lait » de laitier ou laitage avec un « t » et non un « d » comme « laid » de laideur. Sanchez, Ecalle et Magnan (2012) mettent en évidence une variabilité dans le développement de ces connaissances orthographiques et morphologiques chez des élèves de grande section de maternelle qui peut expliquer en partie les différences observées en lecture ultérieurement.

Les différentes compétences pointées dans cette partie sont souvent travaillées en classe de manière isolée, sous forme d’activités diverses. Nous allons présenter ici une démarche qui permet de développer plusieurs de ces compétences en même temps. Cela présente le double intérêt (1) de ne pas avoir à multiplier les supports pour les enseignants (2) de donner du sens pour les élèves à de nombreux apprentissages dont ils ont parfois du mal à saisir l’articulation.

2. Comment un enseignant peut-il s’y prendre pour engager des élèves de maternelle dans une réflexion sur le fonctionnement de la langue écrite ?

Dans cette partie, nous allons présenter un exemple de dispositif pédagogique qui prend la forme d’un jeu destiné à des élèves de dernière année de maternelle et qui leur permet de développer des compétences qui leur seront utiles pour apprendre à lire. Ce jeu vise à faciliter la mise en place d’une démarche d’enseignement dite des orthographes approchées, car elle a été conçue pour permettre aux enfants de s’approcher de la compréhension de la manière dont fonctionne l’orthographe de leur langue.

Les orthographes approchées

Le principe des orthographes approchées (Montésinos-Gelet et Morin, 2006) est de placer des élèves prélecteurs ou lecteurs débutants dans une situation dans laquelle ils doivent mobiliser leurs premières connaissances du fonctionnement de la langue écrite pour essayer d’écrire un mot qu’ils ne savent pas encore orthographier.  Il ne s’agit pas d’un apprentissage formel de l’écriture, mais plutôt d’une sensibilisation à la manière dont fonctionne l’écrit, prenant en compte les premières observations de la langue qu’ont pu réaliser les élèves.

Le jeu

Le jeu d’orthographes approchées que nous présentons ici est issu d’une démarche collaborative de 3 années entre enseignants-chercheurs, conseillers pédagogiques de circonscription et professeurs des écoles. Il est destiné à des élèves de grande section de maternelle. Il vise à leur permettre de découvrir la dimension phonographique de l’orthographe du français, c’est-à-dire  a) découvrir qu’en français, les signes graphiques utilisés servent le plus souvent à coder des sons ; b) développer quelques connaissances liées au principe alphabétique et à la combinatoire. Ce jeu de plateau s’appelle Grapho-Logic. Les élèves doivent réaliser des tâches. Lorsqu’ils réussissent une tâche, ils ouvrent un verrou tenant un coffre fermé (voir figure 1 ci-dessous : le plateau de jeu).

Figure n°1 : le plateau du jeu Grapho-Logic

Plusieurs avancées conduisent à ouvrir tous les verrous du coffre et à y trouver de nouvelles connaissances sur la manière dont fonctionne la langue. La tâche confiée aux enfants consiste à essayer d’écrire des mots, individuellement et collectivement, avec des graphèmes mobiles (cartes sur lesquelles figurent une lettre, une lettre avec un signe diacritique – accent ou tréma par exemple-, un bigramme – son s’écrivant avec deux lettres comme « on » ou « in »- ou un trigramme – son s’écrivant avec trois lettres comme « aon » ou « eau » ; voir figure 2 ci-dessous).

Figure n°2 : les cartes graphèmes du jeu Grapho-Logic

Chaque mot à écrire est présenté successivement aux enfants sous trois formes : d’abord une image. Les enfants doivent essayer d’écrire le mot représenté sur l’image individuellement et échanger collectivement. Ensuite sous la forme d’une image associée à une grille qui montre le nombre de cartes nécessaire pour écrire le mot. Les enfants doivent vérifier la conformité de leur proposition avec la grille et le cas échéant, réfléchir à une nouvelle proposition. Enfin, sous la forme d’une image associée au mot correctement orthographié. Les enfants doivent alors analyser s’il y a conformité entre leur tentative et l’orthographe du mot et le cas échéant, réfléchir aux écarts entre les deux, comme le présente la figure 3 ci-dessous.

Figure n°3 : les trois formes de présentation des mots du jeu GraphoLogic

Nous avons volontairement fait le choix d’utiliser des cartes graphèmes plutôt que de laisser les élèves écrire, et ce pour deux raisons : d’une part nous souhaitions les confronter à la variété des graphèmes existant en français (on sait par exemple que spontanément, les élèves transcrivent  le son [O] avec la lettre O) et nous souhaitions d’autre part que toutes les ressources attentionnelles des élèves soient dévolues à la réflexion sur l’orthographe, sans que des préoccupations liées au geste graphique ne viennent les mobiliser.

3. Ce genre d’activité est-elle adaptée pour des élèves de maternelle ?

Quatre-vingt trois élèves de grande section de maternelle ont été évalués avant et après avoir joué au prototype du jeu (voir Pulido, Lainé et Lacroix à paraître ; ce chapitre présente les étapes et les principes qui ont conduit au développement du jeu, ainsi que les évaluations des élèves qui y ont joué pendant 8 semaines). Les évaluations ont porté sur la connaissance des lettres, la conscience phonologique et l’écriture de mots et pseudo-mots[2]. Après 8 semaines d’utilisation du jeu, les élèves ont progressé sur différents aspects : ils dénomment correctement davantage de lettres, leurs habiletés phonologiques ont progressé (ils sont meilleurs dans des tâches consistant à isoler des syllabes ou des phonèmes) et ils produisent plus d’orthographes plausibles de mots (comme par exemple reaulu pour écrire /rolu/) dans une tâche d’écriture de prénom inventé de figurines, comme l’illustre la figure 4 ci-dessous.

Figure n°4 : écriture du prénom de la figurine (Rolu)

Dans une autre étude (Pulido, Lacroix et Lainé, 2013), nous avons analysé les films de situations de classe faisant intervenir ce jeu. L’analyse des interactions a abouti à une typologie des échanges portant sur l’orthographe. Ainsi, cette démarche permet à l’enseignant et aux élèves d’aborder, par exemple, des savoirs liés au lexique, à la phonologie (exemple 1), au code alphabétique (exemple 2) ou encore à la combinatoire (exemple 3).

3.1. Exemple 1 :

L’enseignant (M) aide les élèves (E7 et E8) à segmenter le mot zéro en syllabes

E7 : Attends ça fait… je vais compter combien ça fait de syllabes… ZÉ RO (frappe 2 fois dans ses mains)… Deux !

M: Deux syllabes… alors la première syllabe c’est quoi ?

E7 : Z

M: La première syllabe que tu as frappée… ZÉ…

E7 : Oui

M: Et la deuxième

E7 : Ro

M: ro …

E8 : Et bah voilà

M: Alors Zé au départ, et ro à la fin

3.2. Exemple 2

L’enseignant (M) fait réfléchir les élèves (E4 et E6) aux différentes graphies d’un son

M : le O. Est-c’qu’on connaît une autre façon d’écrire O ? Alors regardez, elles sont là les étiquettes. Tu poses ton O ? Les étiquettes avec trois lettres elles sont là. Elles sont là, regarde, E6, tu les vois les étiquettes avec trois lettres. Est-c’qu’il y a une façon d’écrire O ici ?

E4 : AU

M : ah tu connais AU, mais ça fait combien de lettres AU ?

3.3. Exemple 3

Les élèves cherchent à écrire le mot café ; un élève (E7) a produit l’assemblage de lettres KFAÉ, l’autre (E8) KAFÉ

M : si on le met dans ce sens là (montre les lettres de E7), on écrit « prononce l’assemblage de cfaé » … c’est pas ça qu’on veut hein ?

E7 : ça existe pas

M: ça existe pas en plus tu as raison (bouge les lettres de E7 et écrit KAFÉ)… alors là on a écrit café

4. Conclusion : vers des activités intégratives pour découvrir la manière dont fonctionne la langue écrite

Comme le soulignait André Ouzoulias en 2014 (p.24), “il n’y a pas de meilleur moyen de favoriser la réussite de tous les élèves que de les faire écrire fréquemment”. Le type de démarche présentée ici est un moyen d’aborder avec les élèves, dès la maternelle, le fonctionnement de la langue écrite et de leur faciliter l’entrée dans l’apprentissage de la lecture/écriture en CP[3].

Les nouveaux programmes de la maternelle, en vigueur depuis la rentrée 2015, encouragent les essais d’écriture de mots, en grande section de maternelle, en précisant que l’enseignant ne doit ni laisser croire aux enfants que leurs productions sont correctes, ni chercher un résultat orthographique normé: il doit valoriser les essais tout en montrant la manière conventionnelle d’écrire les mots. Les outils du type de celui présenté permettent de mettre en œuvre ce genre de démarche, au travers d’une activité que les enfants trouvent ludique. Ainsi, on peut sensibiliser les enfants de maternelle à la manière dont fonctionne l’écrit, sans anticiper ce qu’ils auront bien le temps de découvrir à l’école primaire, et en leur proposant des activités qu’ils trouveront plaisantes.

Bibliographie

Montésinos-Gelet, I. & Morin, M.-F (2006). Les orthographes approchées. Montréal : Chenelière éducation.

Ouzoulias, A. (2014). Ce qui éclaire le paysage. Les cahiers pédagogiques, 516, 23-25.

Pulido, L., Carette, M.-A., Colnet, D., Jourdet, S., Lacroix, F., Lainé, A., & Perrin, V. (2014). Atelier Grapho Logic GS. Grenoble : Editions La Cigale.

Pulido, L., Lacroix, F. & Lainé, A. (2013).  Interactions en classe de grande section de maternelle dans une activité d’orthographes approchées. Repères, 47, 41-57.

Pulido, L. Lainé, A. & Lacroix, F. (à paraître). Jouer pour se préparer à apprendre à décoder : présentation d’un jeu d’orthographes approchées. In J. David et C. Royer (Eds.). Perspectives et innovation dans l’apprentissage de la lecture. Paris-Bruxelles : Peter Lang.

Sanchez, M., Ecalle, J. & Magnan, A. (2012). L’influence précoce des connaissances morphologiques et orthographiques sur l’apprentissage de la lecture : une étude longitudinale de la GSM au CE1. Psychologie française, 57, 4, 277-290.

Notes

  1. Le National early literacy panel est un rapport publié en 2008 par une agence gouvernementale américaine (l’Institut National pour la Littéracie). Ce rapport présente une synthèse des recherches scientifiques portant sur les habiletés qui seraient de bons prédicteurs de la réussite en lecture.. Ce rapport est consultable en ligne : http://lincs.ed.gov/publications/pdf/NELPReport09.pdf.
  2. Un pseudo mot est un mot qui n’existe pas dans la langue française, mais dont l’assemblage des lettres est prononçable, comme « ROLU ». Dans les recherches sur la lecture et sur l’écriture, les chercheurs utilisent des pseudo-mots de manière à cerner la capacité à identifier ou à écrire des mots jamais rencontrés avant (puisqu’ils n’existent pas).
  3. Le jeu Grapho-Logic est édité aux Editions La Cigale (www.editions-cigale.com)

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